Sa biographie de Mahomet ne respecte pas les dernières recherches scientifiques

L'automne 2006 place Tariq Ramadan au coeur de l'actualité. La parution simultanée en plusieurs langues de Muhammad, vie du Prophète (Presses du Châtelet), s'inscrit dans un programme médiatique chargé tant sur la Toile (oumma.com) que dans la presse, en attendant la Vérité sur Tariq Ramadan, sa famille, ses réseaux, sa stratégie (Favre, novembre 2006), ouvrage rédigé par le journaliste Ian Hamel. Senior Research Fellow à l'université d'Oxford, Tariq Ramadan vient de lancer un Manifeste pour un nouveau "Nous". Appel aux Occidentaux musulmans, et à leurs concitoyens et son engagement dans les débats portant sur «la place de l'islam en Occident» lui vaut d'avoir été classé par le magazine Time parmi les 100 plus influents penseurs de notre époque et d'être courtisé dans l'ombre, selon ses dires, par des hommes politiques français.

C'est au nom d'un dialogue franc lecteur attentif de ses ouvrages que je m'autorise à réagir une nouvelle fois, tant l'enjeu m'apparaît grave, comme citoyen, enseignant et historien spécialisé dans l'étude du fait religieux contemporain. Tariq Ramadan propose un portrait de la figure fondatrice de l'islam sous les traits d'un modèle d'humanité, guide doué d'une grande intelligence, «avertisseur», honnête et efficace en affaires, fin stratège, «prophète», considéré comme élu et inspiré, avant tout ouvert à l'adoration de Dieu, «l'Unique». Le caractère exceptionnel de la figure de Muhammad (Mahomet) ne fait pas débat chez celles et ceux qui ont pris la peine de l'étudier, les divergences interviennent lorsqu'il s'agit de qualifier telle parole ou telle attitude ; quant à sa dimension prophétique, elle relève de la foi islamique, respectable au même titre que les autres. Le problème fondamental posé par l'ouvrage de Tariq Ramadan est ailleurs : dans la prétention à l'historicité de son récit.

En ce sens, l'affirmation «Adam, le premier des Prophètes» fait sursauter, elle est suivie d'autres qui heurtent la conception de ce que nous appelons l'«Histoire». La venue d'Abraham et d'Ismaël dans l'ancienne vallée de Bacca, devenue La Mecque, et l'érection d'Al Ka'ba («la maison de Dieu») sont présentées comme appartenant au registre des «simples faits», et Tariq Ramadan de préciser : «Sur le plan strictement factuel, le Prophète Muhammad est un descendant des enfants d'Ismaël.» Il y a quatre-vingts ans, le grand écrivain égyptien Taha Hussein s'interrogeait sur les modalités d'expression de l'historicité du personnage «Abraham» et, dans cette veine, faisant référence au fameux Dictionnaire de Pierre Bayle, Dariush Shayegan posait un demi-siècle plus tard le problème de l' «hiatus de l'Histoire» dans les aires culturelles à la périphérie de l'Europe ( le Regard mutilé , Albin Michel) ; Tariq Ramadan n'a visiblement pas surmonté cet hiatus. Les «apparitions» de «l'ange Gabriel» ( «parfois en personne, parfois sous la forme d'un homme» ) sont inscrites dans un discours qui prétend rendre compte de l' «expérience historique du Messager» . Jamais, lorsque des «visions», «rêves», «visites» et autres «signes» sont évoqués, il n'est précisé que le propos se situe dans le domaine de l'acte de foi, jamais l'auteur ne se demande si les conditions sont réunies pour parler d'un «ange» dans ce qui est présenté comme une «biographie» à un lectorat de musulmans et de non-musulmans.

Adossé à ce qu'il appelle les «sources islamiques classiques», «la majorité des exégètes du Coran», «les normes reconnues par les savants et les sciences islamiques», Tariq Ramadan ignore la question essentielle du passage de l'oralité à l'écrit, il n'entreprend pas le début d'un commencement de critique sur l'établissement de la relation de la vie de Muhammad par Ibn Hishâm soit quelque dix générations après l'Hégire , alors que Abdesselam Cheddadi a récemment publié un ouvrage remarquable sur cette question ( les Arabes et l'appropriation de l'histoire, Sindbad-Actes Sud) et il n'envisage pas la moindre approche critique des recueils de ahâdîth , principalement ceux d'Al Bukhârî et de Muslim, qui cherchent à restituer les faits et dits du prophète de l'islam, au travers d'une chaîne de transmetteurs longue de deux siècles. L'histoire, la sociologie, l'archéologie, l'épigraphie, la linguistique, la sémiologie l'herméneutique sont des disciplines étrangères à Tariq Ramadan.

La confusion des registres, par ignorance de ce qu'il est commun d'appeler les sciences humaines et du langage, provoque une crise grave dans les esprits de certains de nos élèves ou étudiants. Choses vécues : «Monsieur, est-ce vrai qu'Adam parlait arabe ?» ; «Monsieur, Abraham a-t-il voulu sacrifier son fils Isaac ou son fils Ismaël ?» ... sans parler des interrogations portant sur les parties du corps féminin qu'il faudrait, ou non, recouvrir d'une pièce de tissu selon les canons d'une pudeur qualifiée d' «islamique» ou du caractère «licite» de telle ou telle banque qui se prétend «islamique» . Tariq Ramadan affirme proposer un travail d' «approche contextuelle», il flirte en fait avec l'esprit de ces clercs essayant, au XIXe siècle, d'opposer une «science catholique» à ce qu'ils appelaient la «science moderne» . Le propos de notre «intégraliste» brille par quelques traits aguichants (amour, paix, justice, égalité, souci de l'environnement), mais celui qui affirme appartenir à deux «cultures» ne transige que superficiellement avec l'une et sélectionne ce qui lui convient dans l'autre, manière d'humilier une raison quand il l'invite à l'humilité.

Je ne gloserai pas sur ces euphémismes pour évoquer l' «avance musulmane» dans la péninsule Arabique, au lieu du terme «conquête». Je laisse le soin aux intellectuels qui s'expriment au nom du judaïsme et du christianisme de discuter la pertinence des piques de Tariq Ramadan concernant la «faute», le «tragique humain» ou la polémique concernant une «Trinité» jamais définie. Etre musulman, c'est croire que Dieu se fait parole selon ce qu'a exprimé Muhammad. Rien n'interdit d'essayer d'en penser les modalités sinon le poids d'une tradition tronquée. A la charnière des VIIIe et IXe siècles, avec des outils conceptuels hérités de la Grèce antique et en écho à des problématiques que se posaient et que se poseront des juifs et des chrétiens, des musulmans ont cherché à formuler comment «l'Eternel» pouvait entrer dans l'espace et dans le temps sous la forme d'un verbe. Certains de leurs écrits ont été retrouvés puis édités dans les années 50-60, grâce au travail de Ahmad Amîn notamment. Serions-nous donc si timorés qu'il faille aujourd'hui faire retomber les mu'tazilites dans l'oubli, et avec eux bien des esprits musulmans libres ?

Dominique Avron

Dominique Avon maître de conférences en histoire contemporaineà l'université Montpellier-III. Dernier ouvrage paru : les Frères prêcheurs en Orient, Cerf, 2005. Source Libération (Rebonds) : mercredi 15 novembre 2006