Le gouvernement indonésien mené par le président Susilo Bambang Yudhoyono a annoncé le lundi 09 juin qu'il limiterait les pratiques cultuels du mouvement religieux “Ahmadiyah” (1), apparenté à un islam pacifiste réformé et comptant environ 200 000 membres dans le pays, mais considéré comme une secte. Le 16 avril dernier, le “Bakor Pakem” (Bureau de coordination pour la surveillance des croyances mystiques dans la société, composé de fonctionnaires des ministères de la Justice, des Affaires religieuses et de la Police Nationale) avait déjà jugé la congrégation ahmadie d’ “hérétique” après une enquête trimestrielle menée auprès de 55 communautés appartenant à cette mouvance. Désormais, il lui est interdit de “diffuser des interprétations et de se livrer à des activités qui dévient des principaux enseignements de l'islam”. Le gouvernement somme aux adeptes de l’Ahmadiyah de pratiquer leur culte de manière non prosélyte et strictement privée, conformément aux revendications des intégristes musulmans du pays. Le 28 avril, l’une des mosquées ahmadies a d'ailleurs été incendiée par un groupuscule islamique dans l’ouest de Java. Les pratiquants ont fini par demander protection auprès de la police. La Fondation pour l'aide juridique en Indonésie (YLBHI) en a alors carrément appelé à la dissolution du Bakor Pakem comparé à l’ “ordre nouveau”, une série d’institutions totalitaires mises en place par le dictateur Soekarno entre 1966 et 1998. A Jakarta le mardi 06 mai, une manifestation réunissant des ahmadis, des musulmans modérés et des chrétiens réclamait la protection de la liberté de culte et de religion en Indonésie. Mais le dimanche 01 juin, ce sont des centaines d'islamistes qui ont attaqué un rassemblement de l'Alliance nationale pour la liberté de religion et de croyance venu soutenir l'Ahmadiyah sur l'esplanade du Monument national, dans la capitale. Environ 500 membres du Front des défenseurs de l'islam (FPI) les ont agressés à coups de bâtons jusqu’à l’intervention d’une cinquantaine de policiers. Le lundi 09 juin, une manifestation d’intégristes musulmans à Jakarta exigeait purement et simplement la dissolution de l’Ahmadiyah, déjà sommée de suivre ses us et coutumes “chez elle” !

Un pluralisme religieux particulier mais en danger
L’Indonésie qui reste le seul pays musulman à sauvegarder une sorte de pluralisme religieux, est inquiétée par une vague intégriste qui balaie le pays depuis une dizaine d’années. La frontière entre la religion et l’Etat y est d’ailleurs assez floue. L’archipel est républicain mais l’un des principes de la république indonésienne, constituée depuis la déclaration d’indépendance de 1945, reste la croyance en un dieu unique. L'article 29 de cette constitution garantit la liberté de culte et ne se réfère à aucune religion. Mais si les Indonésiens sont libres d’être pratiquants ou non, l’athéisme est proscrit et la mention d’une appartenance religieuse est obligatoire sur les cartes d’identité. Un recensement de 1998 (2) fait état de 88% de musulmans, 5% de protestants, 3% de catholiques, 2 % d’hindouistes et 1% de bouddhistes, 1% de juifs et chrétiens orthodoxes. Sur 200 millions d’habitants, l’islam concerne aujourd’hui près de 90% d’indonésiens et reste marqué par les particularismes de l’archipel où étaient pratiqués majoritairement des cultes hindo-bouddistes jusqu’au XVIème siècle. Les classes moyennes urbaines sont assez proches de l’orthodoxie islamique tandis que les campagnes restent traditionnelles. Sumatra et Célèbes respectent les préceptes du coran avec rigueur, Java est attachée aux pratiques mystiques. Deux organisations musulmanes structurent la société indonésienne : la Nadhlatul Ulam relayant l’islam traditionnel, et la Muhammadiyah représentant l’islam orthodoxe de la sunna. Aucune des deux ne soutient l’Ahmadiyah et trouve même légitime qu’on sanctionne cette mouvance…Tandis que les actions de groupes radicaux islamiques s’amplifient en Indonésie, réclament l’application de la charia et s’en prennent aux minorités chrétiennes accusées de conspirer contre l’islam.

De possibles menaces sur les minorités religieuses
Le mardi 11 juin, les responsables de l'Ahmadiyah ont déclaré leur opposition au décret et souhaitent le contester en justice. Plusieurs représentants musulmans se sont indignés de cette décision et craignent que la liberté de culte en Indonésie ne soit limitée aux préceptes rigoureux de la charia. Lutfi Assyaukani, directeur d'un centre d'études sur l'islam libéral, atteste du caractère anti-constitutionnel de la décision gouvernementale à l’égard de l’Ahmadiyah, tandis que le juriste Adnan Buyung Nasution y voit le “début d'un conflit entre les Indonésiens qui veulent conserver un Etat séculaire, une société ouverte et démocratique, et ceux qui veulent forcer le pays à devenir un pays islamiste”. L'organisation de défense des droits de l'Homme Human Rights Watch (HRW) demande l’annulation du décret à l’encontre d’ “une minorité religieuse” que “le gouvernement devrait protéger”. Fadjroel Rachman, de l'Alliance pour la liberté de religion et de croyance, rappelle l’oppression dont ont toujours été victimes les ahmadis et qui risquent de se multiplier. De manière générale, les défenseurs des droits humains en Indonésie dénoncent l’escalade à l’intolérance confessionnelle annoncée par cette nouvelle mesure, dont les cultes minoritaires pourraient faire directement les frais.

Nathalie Szuchendler

(1) Fondé en 1889 à Qadian, au Pendjab (dans l'actuel Pakistan) par Mirza Ghulam Ahmad (1839-1908), le mouvement est considéré comme une secte déviante de l'islam par les musulmans orthodoxes. Au Pakistan ou au Bangladesh, ils font l'objet de brimades ou de persécutions ouvertes (voir EDA 218, 265, 296, 329, 407). Les ahmadiyas (ou ahmadiyah, ahmadi) tiennent leur fondateur pour le mahdi, celui que certains musulmans attendent et qui apparaîtra à la fin des temps. Présent en Indonésie depuis 1925, le mouvement y est divisé en deux branches : le Jamaah Ahmadiyah Indonesia (JAI), connu aussi sous le nom d'Ahmadiyah Qodiyani, et le Mouvement indonésien des Ahmadiyah (GAI), également désigné sous le vocable Ahmadiyah Lahore. Pour le JAI, Mirza Ghulam Ahmad est le dernier prophète après Mahomet ; pour le GAI, Mirza Ghulam est seulement un réformateur de l'islam.

       

(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Islam_en_Indon%C3%A9sie#cite_ref-0

Voir aussi
http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2007/10/31/1796
http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2007/10/31/1795