Jeudi 8 mars devant l’Assemblée nationale constituante, l’actualité a pris le dessus sur l’agenda bien réglé des festivités annuelles. Ce qui devait être la célébration de la journée mondiale de la femme s’est transformée en célébration patriotique du drapeau national humilié la veille par des salafistes.
La Tunisie post révolution ne connait pas de répit : une fois de plus le calendrier des forces progressistes est bousculé, rattrapé par la dure réalité de la droitisation du pays à laquelle elles sont contraintes de répondre en priorité.
Hier jeudi devant l’ANC, les slogans féministes ont dû côtoyer autant de drapeaux et de slogans nationalistes. Plus de 2000 personnes, en majorité des femmes, ont fait preuve d’une belle mobilisation. Un afflux souvent spontané, sans aucun doute boosté par les évènements tragiques du campus de la Manouba (outrage au drapeau et violences contre les étudiants de l’UGET). Le fait que la seule résistance à l’obscurantisme fut incarnée par une femme, l’étudiante qui s’est interposée et fut brutalisée, a donné une formidable charge émotionnelle supplémentaire aux femmes dans la rue. Il était manifeste qu’elles puisaient en cet acte héroïque une source d’inspiration et de motivation à la symbolique très puissante. Sortir manifester devenait un minimum syndical.

Nationalisme contre fondamentalisme ?
Pour autant, le fait que la femme tunisienne ait été réduite à se désister de sa fête au profit de son drapeau est-il une bonne nouvelle ? Oui si le drapeau célébré aujourd’hui est encensé dans sa dimension universaliste, celle du combat perpétuel pour la liberté, telle que l’illustrent les paroles de l’hymne national tunisien : « Lorsqu’un jour le peuple aspire à la vie / Le destin doit s’y plier / Les ténèbres se dissiper / Et les chaînes se briser »% Oui, si les sentiments patriotiques exacerbés sont une réponse préliminaire, un réflexe fédérateur, et surtout une plateforme vers la volonté de préservation des acquis de la Tunisie moderne qu’il s’agit d’exiger des élus de la Constituante.
Non, si le nationalisme se pose en alternative à l’intégrisme. Ce serait là un piège consistant à se détourner des valeurs progressistes. L’histoire des nationalismes arabes montre qu’au meilleur des cas, les régimes qui en émergent, de Nasser à Kadhafi, ont produit une modernité souvent factice et fragile parce qu’autoritaire. Il est bien sûr légitime de s’indigner face à l’affront fait au drapeau national en ce qu’il est un acte qui touche à la souveraineté nationale, voire à sa sécurité et sa défense nationale, ne serait-ce que par la symbolique d’une loyauté autre.
Mais si nous en sommes arrivés là, à ce degré de banalisation d’un tel acte, le deuxième en 8 mois, ce n’est pas seulement parce que son auteur n’était pas assez patriote ou n’aimait pas assez son pays. C’est avant tout le fait d’une idéologie. La pointer du doigt nommément devient tabou. Cet acte coulait de source chez le jeune salafiste pour qui le totalitarisme a remplacé l’universel, dans une conscience endoctrinée à servir une cause djihadiste suprême, intemporelle en apparence, anachronique en réalité.
La doctrine nationaliste et la doctrine djihadiste supra nationale ont un dénominateur commun, ce sont des doctrines de l’affirmation : dans les deux cas on reste dans une forme de métaphore d’un narcissisme. Là où le nationaliste dit « ma nation est la meilleure », le salafiste djihadiste nostalgique d’une gloire passée dit « ma religion est la meilleure ».
Une troisième voie, celle du « transnational », des idéaux humanistes, apparait dès lors comme un meilleur rempart contre les dérives réactionnaires dont les femmes sont, en règle générale, les premières victimes.
Un slogan en particulier faisait valoir hier l’alternative universaliste sans la nommer : « Je rêve d’un jour où cette journée n’aura plus raison d’être », en parlant de la journée mondiale de la femme. Peut-être faut-il rêver aussi d’un jour où l’on n’aura plus à réhabiliter un drapeau mis à terre au nom d’une religion.

Seif Soudani