du 22/12/04

Les légionnaires du Christ : la main armée du Vatican contre la laïcité

L’univers des chrétiens d’extrême-droite est fertile en traditions. L’une d’elle veut que la toute puissance de l’Église soit régulièrement restaurée par le monde hispanophone. Il y a eu la Sainte inquisition, Isabelle la catholique, les jésuites fondés par Ignacio de Loyola et, plus récemment, l’Opus dei. Aujourd’hui, un autre groupe se met sur les rangs : les Légionnaires du Christ.

Le noviciat de Gozzano, entre Milan et Turin, est une des base européennes de la légion du Christ — c’est vraiment son nom. De nombreux français ont choisi d’y faire le vœu de la prêtrise (deux ans d’endoctrinement) à l’issue d’une session appelée « candidature » : un stage d’une vingtaine de jours, sur le mode scout, où les candidats au noviciat crapahutent en groupe dans les montagnes, pour apprendre l’esprit d’équipe et la discipline. L’une de ces « candidatures » s’est tenue à Lourdes, du 27 juillet au 18 août dernier, en pleine visite papale. L’un des novices, le frère Paul, en garde un souvenir émerveillé : « un groupe de frères, une famille, qui se tient les coudes et qui s’entraide pour arriver jusqu’au sommet. […] Nous avons vraiment eu beaucoup d’ occasions de faire une véritable expérience du Christ ».

La Légion du Christ a levé son premier drapeau le 3 janvier 1941, dans les sous-sol de la maison mexicaine de son fondateur, Marcial Maciel, alors âgé d’à peine 20 ans, et même pas prêtre. Les mauvaises langues pensent aussitôt aux légions Mussoliniennes. Son créateur, qui a longtemps admiré Franco, préfère y voir une référence aux légions romaines. L’idée première étant de former de très jeunes garçons à devenir des petits soldats du Christ : entrainement para-militaire dès l’enfance, avec treillis et discipline de fer. Même adultes, les adeptes ont une intimité toute relative : courrier inspecté, appels téléphoniques écoutés…

Pour les Légionnaires, se rappelle un ancien adepte, « le monde est divisé en deux camps, les Légionnaires et les profanes (y compris la famille, les amis ou d’autres religieux). Les relations avec les profanes doivent être limitées à l’intérêt de la légion ». Aucun Légionnaire ne doit critiquer un autre légionnaire ou témoigner contre lui. Une chance pour le fondateur de l’ordre, qui ne sera donc accusé que très tardivement d’abus sexuels sur 9 garçons…

Malgré ces bizutages poussés, Marcial Maciel garde l’estime de l’Eglise, grâce aux nouvelles recrues qu’il lui apporte. Car sa méthode est efficace, et les nouveaux petits soldats de l’Eglise sont effectivement légion. Surtout en Amérique latine, où l’ordre a converti massivement les indiens mayas du Yucatan (Mexique). Il sévit aussi en Europe, notamment en Italie, ou la Légion possède plusieurs lycées privés. Les novices y apprennent l’arabe en regardant Al Jazera, au cas où les ouailles se sentiraient d’aller évangéliser l’axe du mal.

Aujourd’hui, l’ordre compterait 450 prêtres, 2500 séminaristes, 50 000 missionnaires et formerait 70 000 élèves dans le monde. Depuis 1949, la Légion dispose même d’une branche laïque officielle : le mouvement Regnum Christi. Avec son audience, croît son pouvoir d’influence. 

Aux Etats-Unis, les légionnaires ont investi deux structures essentielles : l’institut Action pour l'étude de la Religion et de la Liberté, et l’Institut américain de l'entreprise, chargés d’orienter la politique de l’administration américaine de manière à contrer les abominables racistes anti-religieux que sont les Français et les Allemands. La Légion ­— qui a témoigné devant l’OSCE contre la laicité à la française — mène un lobbying intensif pour obtenir des sanctions économiques contre la France, en ligne de mire depuis la commission Vivien sur les sectes et, plus encore, depuis la loi sur les signes religieux ostensibles à l’école publique.

En Espagne, la Légion étend son influence dans plusieurs grandes universités, et de nombreux légionnaires sont arrivés au pouvoir. Ainsi, deux ministres du gouvernement Aznar, proches de la Légion, ont rédigé une loi qui, si Aznar avait été réélu, aurait rendu obligatoire l’enseignement religieux du cours préparatoire à la première !

En Italie, A l’Université Pontificale "Regina Apostolurum" de Rome, la Légion a inauguré la première Faculté de Bioéthique au monde. Les Légionnaires détiennent en outre le contrôle de deux organes clefs : l’agence de presse Zenit, grâce à laquelle ils gèrent désormais la com’ du Vatican, et la Fondation Guillé, tout particulièrement tournée vers les entreprises (voir encadrés).

Autant dire que la Légion est devenue l’incontournable bras armé du Vatican. Le 30 novembre dernier, le pape a encouragé ses dirigeants à persévérer : « Il est aujourd'hui plus que jamais nécessaire de proclamer l'Evangile, en repoussant toutes les peurs paralysantes et en annonçant avec profondeur intellectuelle et courage la vérité sur Dieu, sur l'homme et sur le monde. » Au temps du djihad, partir en Croisades redevient branché.

Caroline Fourest et Fiammetta Venner

 

L’agence Zenith : la Légion gère l’info sacrée

Zenit est une agence internationale d'information dont le but est de fournir gratuitement sur internet « une couverture objective et professionnelle des événements, des questions, des documents touchant l'actualité de l'Eglise catholique et du monde vus de Rome. » Parmi les sujets couverts : les activités quotidiennes du pape, l'actualité du Saint-Siège, des interviews d’hommes et de femmes engagés dans l’Eglise ou encore une revue de presse des différents media du Saint-Siège : Radio Vatican, L'Osservatore Romano, Agence internationale Fides. Le tout diffusé en 6 langues (Espagnol, Anglais, Allemand, Français, Portugais, Italien). Les dépeches sont parfois reprises sans citation dans la presse du monde entier. Avec la puissance de Zenit, la congrégation a la main sur toute la communication du Vatican. Et comme aucun légionnaire ne doit dire du mal d’un autre légionnaire…

CF-FV

 

La Fondation Guilé : la Légion fait du lobbying

La fondation Guilé est née au pays du secret bancaire, des amours d’un couple de cigarettiers suisse (les Burrus) avec la Légion. Selon les statuts de l’association, « le service de l’homme doit être au centre des préoccupations des décideurs. » La Fondation entend réformer notre civilisation, car « une civilisation sans projet est une civilisation malade ». En vertu de quoi, elle offre aux « décideurs » des « conditions privilégiées d'échanges interdisciplinaires et des parcours d’enrichissement personnel dans des lieux et des moments de qualité ».

En d’autres termes, la Légion se charge de sensibiliser les acteurs économiques aux grands dangers de notre temps. La laïcité par exemple. Parmi les thèmes des séminaires proposés, on peut trouver des interventions intitulées « Des lois laïques au néo-paganisme contemporain » ou encore « Sécularisation : la dérive émotionnelle des valeurs ». Quelques militants viennent régulièrement donner des conférences comme Tugdual Derville, qui, lors de la croisade anti-Pacs, assistait Christine Boutin.

Parmi les VIP intervenant lors des séminaires, outre le président, l’Archiduc Michel de Hasbourg-Lorraine, on note la présence de Otto de Habsbourg, Rodrigo Rato (Directeur du Fond Monétaire International) et de Georges Blum (Président d’honneur de la Société de Banques Suisses). On trouve aussi quelques Français, comme Jean-Philippe Douin (ancien Chef d’Etat Major des Armées) ou encore Jean-Loup Dherse (ancien Vice-Président de la Banque Mondiale et ex-directeur général d’Eurotunel), Jean-Didier Lecaillon (professeur d’Economie à l’Université de Paris-Val-de-Marne) ou François Jusot (Président de la Faculté des langues de l’université de Université Lyon III).

 

Caroline FOUREST
Fiammetta VENNER

Article paru dans Charlie Hebdo du 22 décembre 2004

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