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Lettre ouverte
à Gérard ASCHIERI, secrétaire général
de la FSU
Cher collègue,
Selon la presse, la FSU avec le SGEN-CFDT, la FERC-CGT, la FCPE,
la Ligue de lenseignement, lUnion nationale lycéenne,
Education et devenir, la Ligue des droits de lhomme et le
MRAP, affirmerait qu« il nest pas opportun de
proposer une nouvelle loi telle quelle est actuellement mise
en avant. »
Je suis en désaccord avec cette déclaration ambiguë
et souhaiterais que la FSU, même si elle ne partage pas certaines
des propositions de la commission Stasi (il faudrait les citer !),
exprime clairement sa position sur linterdiction des signes
ostensibles dappartenance à une religion. Pour être
franche, je redoute que cette ambiguïté et votre ralliement
aux organisations sus-citées soient surtout motivés
par une tactique dalliance et damalgame entre plusieurs
causes qui ne sert ni les intérêts de vos adhérents,
ni ceux des élèves.
Cette position se dessinait déjà en filigrane dans
le numéro mensuel de POUR de décembre 2003. Certes,
le compte rendu de lintervention de Gérard ASCHIERI
devant la commission STASI (p.21) appelait à élargir
le champ de la loi à toutes les religions et territoires
(Alsace-Moselle) et évoquait limportance du dialogue
dans son application, lattitude de la FSU semblait donc constructive
à légard dune loi. Mais dans les pages
suivantes, Alain GRESH inaugurant le cycle des séminaires
FSU sur la laïcité, y développe une position
plus critique : « la loi ne répond jamais à
tous les cas de figure (...) si demain il y avait une loi interdisant
le foulard, aurons-nous vraiment avancé sur la solution des
problèmes de lécole, qui sont avant tout liés
à des situations sociales difficiles ? » Jean-Michel
DREVON, p. 17 en tire parti et appelle à « lextension
des luttes » sans préciser sil sagit dun
prolongement ou dune alternative à la loi mais en reprenant
lordre indiqué par Alain GRESH « la République
française doit être laïque et sociale. Elle restera
laïque parce quelle aura su être sociale. »
Le débat semblait encore ouvert : on ne peut quêtre
daccord avec ces différents fronts : social, laïque
plus lesprit critique nécessaire à légard
des « marchands qui se cachent derrière le temple.
» Mais lorsque vous adoptez la stratégie de la Ligue
de lenseignement ou du MRAP, vous franchissez un pas qui vous
écarte de la laïcité.
Pour comprendre ce pas malheureux, il est important de mentionner
les deux auteurs de « lIslam en question » qui
ont été choisis comme références : Tariq
RAMADAN est intervenu dans les séminaires de La Ligue de
lenseignement sur la laïcité et Alain GRESH pour
les travaux de lInstitut de recherches de la FSU. Leur point
commun est précisément lalliance entre les militants
de gauche et les religieux au nom de la lutte contre lislamophobie.
Si les croyants sont pour Alain GRESH des « hommes et des
femmes qui défendent aussi des principes moraux qui dépassent
les calculs politiques ou politiciens » , il est surprenant
quen matière de laïcité ces croyants puissent
devenir des alliés prioritaires !
Je mexprime en tant que professeure syndiquée à
la FSU (SNES) et femme dorigine algérienne. Jespère
vous convaincre que cette alliance est une erreur et que les raisons
affichées pour la justifier (« la loi risque de stigmatiser,
son efficacité serait limitée et moins efficace que
le dialogue ») sont contestables.
Je souhaiterais aussi inciter à défendre la laïcité
indépendamment des fondamentalistes et de leurs alliés.
La crainte de la « stigmatisation » est inspirée
par les fondamentalistes
Aujourdhui, nous ne devons pas craindre de « stigmatiser
» ceux qui sidentifient à lUOIF ou au Collectif
des musulmans, deux organisations proches des Frères musulmans
qui défendent le port du voile et crient à la stigmatisation
comme à lislamophobie. Fouad ALAOUI (porte-parole de
lUOIF) revendique la stigmatisation que vous redoutez en avouant
que «quand le rapport Stasi dit que la Société
française ne peut accepter les atteintes à la liberté
des sexes et à la mixité, ce sont les musulmans qui
sont visés, cest la pratique musulmane quon attaque.»
Pour cela, il amalgame tous les musulmans aux positions fondamentalistes.
Cest son intérêt, ce nest pas le nôtre.
En tant quenseignants, nous sommes chargés déduquer
les jeunes, notamment à la citoyenneté, nous navons
pas mission à défendre les religieux, encore moins
à nous ranger aux côtés de ces manipulateurs
fondamentalistes.
Comme le montrent Caroline FOUREST et Fiammetta VENNER : «
le plus inquiétant nest pas que des organisations religieuses
tentent dimposer un tel raisonnement, le plus terrifiant est
que des journalistes et des militants antiracistes y participent.»
Affirmez donc que les fondamentalistes ne sont pas représentatifs
des musulmans de France, encore moins des descendants dimmigrés.
La plupart dentre eux (Berbères dAlgérie
ou du Maroc, Tunisiens, Maliens, Turcs, Kurdes etc.) désapprouvent
le port du voile. Pour beaucoup dentre eux la loi sera un
réconfort, notamment pour les jeunes filles en quête
démancipation mais aussi pour les familles qui redoutent
lIslam politique parce quelles savent les horreurs des
attentats ou linhumanité du code de la famille en Algérie.
Les collègues de la FSU manquent certainement de catégories
pour distinguer ces publics. De la même manière quau
XIXè siècle, on a parlé indistinctement des
Algériens comme des « musulmans », on parle aujourdhui
des « musulmans » pour désigner ceux dont on
redoute la stigmatisation. On cache de ce fait la majorité
derrière les quelques cas les plus visibles parlant au nom
des autres. Comme le déclare Tokia SAÏFI «la majorité
des femmes issues de limmigration est laïque et ne sest
jamais fait entendre car sest une minorité ostentatoire
qui monopolise la parole.»
Jen fais lexpérience au quotidien : beaucoup
délèves, de parents et de collègues pensent,
daprès mon apparence physique, que je suis musulmane
pratiquante. Comme toutes les femmes originaires du Maghreb, je
suis identifiée comme telle. A linstar de centaines
de milliers de femmes qui sont dans mon cas et ne sexpriment
pas dans la presse, cette loi ne me stigmatisera pas. Au contraire,
cher collègue, cest votre position qui me stigmatise
! Ayez confiance dans la réaction des publics issus de limmigration,
ils respecteront la loi si elle est promulguée, car ce ne
sont pas des délinquants.
Une loi contre les signes ostensibles dappartenance
religieuse est efficace et indispensable
Elle ne résout pas tous les problèmes mais nen
est pas moins indispensable sur trois aspects au moins :
Elle évitera létiquetage religieux des
élèves (voilées ou non) et permettra daborder
les tensions communautaires qui font déjà des ravages
dans les établissements. Dès la classe de 6ème,
lapparence et lappartenance supposées sont causes
de dérapage (les insultes à caractère physique,
identitaire ou raciste sont courantes). La loi nous aidera à
éduquer les enfants au respect et à la dignité.
Elle garantira le traitement à égalité quels
que soient lorigine et létablissement scolaire.
En effet, jobserve souvent que certains membres de léquipe
éducative sont mal à laise pour y faire face
et le simple dialogue que vous semblez privilégier est une
exception. Cest la difficulté à comprendre la
situation des élèves issus de limmigration qui
est en cause. La loi facilitera le dialogue et aidera à la
compréhension mutuelle.
Elle aura aussi un effet protecteur pour les jeunes filles
qui voudront sémanciper du voile et des autres interdits
religieux ou culturels. Elles sont majoritaires à être
laïques, quelles soient pratiquantes ou quelles
refusent la religion et doivent être soutenues ou confortées
dans leur démarche individuelle. Cest cela aussi la
laïcité. Je peux témoigner de ce fait. Dès
lors que javais décidé de vivre ma vie et de
poursuivre des études malgré lopposition de
ma famille, cest la loi contre la maltraitance qui ma
protégée, et non la bonne volonté supposée
des personnels de lEducation ou de laction sociale qui
ont toujours soutenu mes frères par maladresse, par prudence
ou par peur. Les médecins et les juges ont pu sappuyer
sur la loi pour me permettre de poursuivre mes études.
Au plan politique, une loi se justifie par les forces en
présence : les bonnes volontés individuelles ne suffisent
pas à rivaliser avec les fondamentalistes organisés
et décidés à voir la religion occuper un espace
toujours plus grand. Les fondamentalistes savent quils pourront
toujours débouter les établissements qui refuseront
daccepter des jeunes voilées. Comme lindique
Henri PENA-RUIZ « les proviseurs et linspection renoncent
souvent par avance parce quils savent quils seront déboutés
par le tribunal administratif.»
Sur ce troisième point, il suffit de lire la déclaration
du Conseil des Imams de France pour mesurer lampleur du défi.
« Le voile est une obligation divine conforme à la
nature humaine (...) la femme doit avoir toute sa liberté
et sa responsabilité de sy conformer ou non. »
Une loi qui dépasse déjà le cadre des jeunes
filles voilées
On comprend que, dans le contexte de prosélytisme, de militantisme
et dans le climat damalgame déjà cité,
entre islam, arabité et apparence physique (toute personne
ressemblant à une Arabe est soumise à ce principe
et doit donc se justifier devant sa famille et son entourage), la
loi concernera un public très large. La loi contribuera à
la réflexion de toutes et tous sur leur identité et
leur individualité. Cest ce que Catherine KINTZLER
exprime très bien : « la force du principe laïc
repose sur un profond individualisme : on protège lindividu
contre sa propre « identité » qui pourrait lenfermer.
Contre le fameux droit à la différence, cest
le droit à être différent de sa différence,
à nêtre pas réduit à elle»
.
Comment ne pas y être sensible lorsquon doit affronter
les regards critiques et hostiles des pratiquants en période
de ramadan pour peu quon mâche un chewing-gum et quon
doit chaque fois préciser que comme son voisin plus «
français dapparence » on peut aimer les sandwichs
au jambon et boire un verre de vin !
Au-delà des jeunes issus de limmigration, cette loi
concerne toutes les femmes et leur place dans la société.
Cest si évident pour Elisabeth BADINTER («aujourdhui,
la laïcité est davantage perçue comme un moyen
de protéger les femmes » ), pour Leïla BABES («défendre
le voile au motif quil faut respecter la différence
cest faire injure aux millions de femmes qui vivent de par
le monde sous le joug du despotisme, cest faire injure à
la France, pays des droits de lhomme et de légalité
des sexes. » ). Alors pourquoi cela échappe-t-il à
la FSU et à son Institut de recherches ?
Une loi qui répond aux objectifs de lécole encore
peu préparée à aborder ces problèmes
La loi contribuera donc fortement à créer les conditions
de la réussite des élèves. Au contraire, si
« des jeunes femmes musulmanes peuvent se rendre à
lécole voilées, il est évident que la
pression augmentera sur les épaules de celles qui résistent
à leur famille et ne veulent pas porter de voile. »
Par contre, les membres de votre « consortium » dopposants
à la loi ne semblent pas se rendre compte quen imaginant
protéger quelques jeunes filles voilées (dont une
bonne partie agit au nom des fondamentalistes), ils nuisent à
des milliers de jeunes filles en quête démancipation.
Cher collègue, vous avez certainement quelques difficultés
à mesurer le prix dune loi pour toutes les femmes comme
moi et pour toutes les jeunes filles qui fréquentent nos
écoles parce que vous navez certainement pas souvent
loccasion de dialoguer réellement avec elles. Il est
vrai que peu de femmes dorigine arabe figurent parmi les enseignantes,
moins encore parmi les élus de la FSU si jen juge par
la composition des listes de candidats figurant page 14, 15 et 16
de votre rapport dactivité 2003 (sur environ 700 noms
et prénoms, moins de 1% sont de consonance arabe et/ou musulmane,
lAcadémie de Créteil fait mieux : 6 sur 108
noms mais ils sont concentrés dans une seule des 4 listes).
Cela ne correspond pas aux publics de lEducation !
On mesure à quel point les publics issus de limmigration
ne sont pas représentés dans notre milieu, comme dans
la plupart des organisations de gauche dailleurs. Il me semble
quil faudra hélas laiguillon de la droite pour
sy engager. Si cette loi peut aussi contribuer à libérer
la parole, je la souhaite de tout cur !
Une stratégie dalliance ambiguë
et improductive
Je me demande ce que signifie au fond la frilosité de la
FSU à légard de la loi alors que notre préoccupation
première est de faire réussir tous les enfants. Jen
suis arrivée à redouter quil sagisse précisément
dun substitut, traduisant une incapacité dagir
au plus près des publics concernés.
Les syndicats qui représentent les enseignants seraient-il
tentés - tout comme la fait le pouvoir (Nicolas SARKOZY
a fait alliance avec les fondamentalistes de lUOIF au moment
de la création du Conseil français du culte musulman)
par lempathie, voire la sympathie avec les religieux
dans le camp des opposants au gouvernement ? Si cétait
le cas, cela ferait «1 partout dans la bêtise »
!
Cette hypothèse est hélas crédible car il sagit
dune position bien connue en matière de « confrontation
» culturelle, religieuse ou sociale. Faute de pouvoir traiter
les problèmes, on cherche des alliés parmi ceux quon
considère étrangers. Nos livres dhistoire décrivent
abondamment cette pratique. Ce fut celle des colons qui, dans lincapacité
à agir directement sur une population, ont toujours choisi
des accords avec des représentants de communautés,
ici les Baoulés, ailleurs les Kabyles, là-bas les
Tutsis.
Quel serait ici le contenu de ce « consortium » des
opposants à la loi avec les fondamentalistes : espérance
dun soutien électoral potentiel, espoir de contenir
ou intégrer des débordements de révolte ou
de violence , recherche de soutien de la religion pour éviter
une dérive des valeurs morales ? Autre piste : soccuper
de ses petites voilées, les convaincre, leur parler, cest
un peu comme on soccupe de ses pauvres. Visibles, identifiées,
elles rassurent alors que toutes celles qui luttent dans le silence
inquiètent par les problèmes gênants quelles
risquent de soulever : ceux des causes de léchec scolaire.
Avoir ses pauvres évite dêtre débordé
par locéan de pauvreté. Avoir ses "petites
voilées" dispense de sattaquer à linjustice
vécue par le grand nombre.
Tout cela ne mènera quà léchec
: échec pratique déjà évoqué
(le nombre de cas se multipliera car les parents se sentiront encouragés
et la bonne volonté individuelle ne suffira pas à
endiguer le phénomène), échec social aussi
mentionné (verdict déchec pour la plupart des
jeunes filles de milieu modeste qui cherchent à sémanciper
et ne trouveront aucun soutien dans linstitution scolaire),
échec électoral enfin (la droite montrera que la gauche
est incapable daborder les problèmes délicats
avec courage : après la double peine, la participation de
ministres issus de limmigration) qui confirmera la déception
des « beurs » à légard de la gauche.
La loi, une opportunité daller plus loin : aider les
publics en difficulté
Le refus de légiférer, gage pour les fondamentalistes
tels que Tariq RAMADAN ou Fouad ALAOUI, est une perte de temps qui
risque de léser les jeunes en difficulté, y compris
les filles dimmigrés, en butte au combat quotidien
pour la dignité, légalité et laccès
au savoir. Il faut au contraire se rapprocher de ces jeunes en disant
oui à la loi, en faisant des propositions damendement
dictées par une volonté daller plus loin pour
améliorer leurs chances de réussite.
Les objectifs sont pourtant simples : Faire passer le savoir avant
lobscurantisme, valoriser légalité et
le respect de lautre. Les actions à mener sont à
imaginer mais je peux en suggérer deux qui me semblent prioritaires
:
Mener une campagne dinformation auprès des jeunes
pour les encourager à sapproprier les valeurs de la
démocratie et les aider à saffirmer en tant
quindividu et citoyen (dans leur différence et au-delà
de ces différences.) Lobligation pour les mineures
de porter le foulard doit par exemple être considérée
et expliquée comme une maltraitance qui constitue une entrave
à cet objectif,
Démontrer que la laïcité favorise le respect
et la connaissance des cultures, des différences et quelle
est ainsi source dapprentissage et douverture. Il faut
lutter dans nos établissements pour substituer aux anathèmes
la connaissance mutuelle, au-delà des préjugés.
La découverte des cultures de la Méditerranée
et de lOrient est riche en enseignement et sera profitable
aux différents publics de lécole pour réfléchir
à leur place dans la société et pour élaborer
leur propre projet.
Les enseignants ne manquent pas de moyens pour cela : les cours
de géographie, dhistoire, de langues, de sciences etc.
nourriront largement linformation et les réflexions
des jeunes.
Encore faut-il se préoccuper des résultats des actions
sur ces deux « fronts. » Cest pourquoi, je suggère
que la FSU demande ou prenne linitiative de la création
dun observatoire permettant de suivre et de mieux comprendre
lévolution des ghettos quAlain GRESH dénonce
à juste titre comme une cause de tension entre « communautés
» ainsi que la réussite des élèves issus
de limmigration et/ou de milieux défavorisés.
Et pourquoi ne pas inviter quelques femmes comme Leïla BABES,
Gisèle HALIMI, Elisabeth BADINTER, Chahdortt DJAVANN ou Caroline
FOUREST lors de vos prochaines réunions de lInstitut
de recherches de la FSU ? Pourquoi ne pas leur soumettre ce projet
?
Bien cordialement,
Lila AMOURA
Professeure dallemand
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