Pour une loi au service de la laïcité
(Lila Amoura, 11/1/04)

Lettre ouverte à Gérard ASCHIERI, secrétaire général de la FSU


Cher collègue,

Selon la presse, la FSU avec le SGEN-CFDT, la FERC-CGT, la FCPE, la Ligue de l’enseignement, l’Union nationale lycéenne, Education et devenir, la Ligue des droits de l’homme et le MRAP, affirmerait qu’« il n’est pas opportun de proposer une nouvelle loi telle qu’elle est actuellement mise en avant. »


Je suis en désaccord avec cette déclaration ambiguë et souhaiterais que la FSU, même si elle ne partage pas certaines des propositions de la commission Stasi (il faudrait les citer !), exprime clairement sa position sur l’interdiction des signes ostensibles d’appartenance à une religion. Pour être franche, je redoute que cette ambiguïté et votre ralliement aux organisations sus-citées soient surtout motivés par une tactique d’alliance et d’amalgame entre plusieurs causes qui ne sert ni les intérêts de vos adhérents, ni ceux des élèves.

Cette position se dessinait déjà en filigrane dans le numéro mensuel de POUR de décembre 2003. Certes, le compte rendu de l’intervention de Gérard ASCHIERI devant la commission STASI (p.21) appelait à élargir le champ de la loi à toutes les religions et territoires (Alsace-Moselle) et évoquait l’importance du dialogue dans son application, l’attitude de la FSU semblait donc constructive à l’égard d’une loi. Mais dans les pages suivantes, Alain GRESH inaugurant le cycle des séminaires FSU sur la laïcité, y développe une position plus critique : « la loi ne répond jamais à tous les cas de figure (...) si demain il y avait une loi interdisant le foulard, aurons-nous vraiment avancé sur la solution des problèmes de l’école, qui sont avant tout liés à des situations sociales difficiles ? » Jean-Michel DREVON, p. 17 en tire parti et appelle à « l’extension des luttes » sans préciser s’il s’agit d’un prolongement ou d’une alternative à la loi mais en reprenant l’ordre indiqué par Alain GRESH « la République française doit être laïque et sociale. Elle restera laïque parce qu’elle aura su être sociale. » Le débat semblait encore ouvert : on ne peut qu’être d’accord avec ces différents fronts : social, laïque plus l’esprit critique nécessaire à l’égard des « marchands qui se cachent derrière le temple. » Mais lorsque vous adoptez la stratégie de la Ligue de l’enseignement ou du MRAP, vous franchissez un pas qui vous écarte de la laïcité.

Pour comprendre ce pas malheureux, il est important de mentionner les deux auteurs de « l’Islam en question » qui ont été choisis comme références : Tariq RAMADAN est intervenu dans les séminaires de La Ligue de l’enseignement sur la laïcité et Alain GRESH pour les travaux de l’Institut de recherches de la FSU. Leur point commun est précisément l’alliance entre les militants de gauche et les religieux au nom de la lutte contre l’islamophobie. Si les croyants sont pour Alain GRESH des « hommes et des femmes qui défendent aussi des principes moraux qui dépassent les calculs politiques ou politiciens » , il est surprenant qu’en matière de laïcité ces croyants puissent devenir des alliés prioritaires !
Je m’exprime en tant que professeure syndiquée à la FSU (SNES) et femme d’origine algérienne. J’espère vous convaincre que cette alliance est une erreur et que les raisons affichées pour la justifier (« la loi risque de stigmatiser, son efficacité serait limitée et moins efficace que le dialogue ») sont contestables.
Je souhaiterais aussi inciter à défendre la laïcité indépendamment des fondamentalistes et de leurs alliés.

La crainte de la « stigmatisation » est inspirée par les fondamentalistes
Aujourd’hui, nous ne devons pas craindre de « stigmatiser » ceux qui s’identifient à l’UOIF ou au Collectif des musulmans, deux organisations proches des Frères musulmans qui défendent le port du voile et crient à la stigmatisation comme à l’islamophobie. Fouad ALAOUI (porte-parole de l’UOIF) revendique la stigmatisation que vous redoutez en avouant que «quand le rapport Stasi dit que la Société française ne peut accepter les atteintes à la liberté des sexes et à la mixité, ce sont les musulmans qui sont visés, c’est la pratique musulmane qu’on attaque.» Pour cela, il amalgame tous les musulmans aux positions fondamentalistes. C’est son intérêt, ce n’est pas le nôtre. En tant qu’enseignants, nous sommes chargés d’éduquer les jeunes, notamment à la citoyenneté, nous n’avons pas mission à défendre les religieux, encore moins à nous ranger aux côtés de ces manipulateurs fondamentalistes.

Comme le montrent Caroline FOUREST et Fiammetta VENNER : « le plus inquiétant n’est pas que des organisations religieuses tentent d’imposer un tel raisonnement, le plus terrifiant est que des journalistes et des militants antiracistes y participent.» Affirmez donc que les fondamentalistes ne sont pas représentatifs des musulmans de France, encore moins des descendants d’immigrés. La plupart d’entre eux (Berbères d’Algérie ou du Maroc, Tunisiens, Maliens, Turcs, Kurdes etc.) désapprouvent le port du voile. Pour beaucoup d’entre eux la loi sera un réconfort, notamment pour les jeunes filles en quête d’émancipation mais aussi pour les familles qui redoutent l’Islam politique parce qu’elles savent les horreurs des attentats ou l’inhumanité du code de la famille en Algérie.

Les collègues de la FSU manquent certainement de catégories pour distinguer ces publics. De la même manière qu’au XIXè siècle, on a parlé indistinctement des Algériens comme des « musulmans », on parle aujourd’hui des « musulmans » pour désigner ceux dont on redoute la stigmatisation. On cache de ce fait la majorité derrière les quelques cas les plus visibles parlant au nom des autres. Comme le déclare Tokia SAÏFI «la majorité des femmes issues de l’immigration est laïque et ne s’est jamais fait entendre car s’est une minorité ostentatoire qui monopolise la parole.»
J’en fais l’expérience au quotidien : beaucoup d’élèves, de parents et de collègues pensent, d’après mon apparence physique, que je suis musulmane pratiquante. Comme toutes les femmes originaires du Maghreb, je suis identifiée comme telle. A l’instar de centaines de milliers de femmes qui sont dans mon cas et ne s’expriment pas dans la presse, cette loi ne me stigmatisera pas. Au contraire, cher collègue, c’est votre position qui me stigmatise ! Ayez confiance dans la réaction des publics issus de l’immigration, ils respecteront la loi si elle est promulguée, car ce ne sont pas des délinquants.


Une loi contre les signes ostensibles d’appartenance religieuse est efficace et indispensable

Elle ne résout pas tous les problèmes mais n’en est pas moins indispensable sur trois aspects au moins :

• Elle évitera l’étiquetage religieux des élèves (voilées ou non) et permettra d’aborder les tensions communautaires qui font déjà des ravages dans les établissements. Dès la classe de 6ème, l’apparence et l’appartenance supposées sont causes de dérapage (les insultes à caractère physique, identitaire ou raciste sont courantes). La loi nous aidera à éduquer les enfants au respect et à la dignité. Elle garantira le traitement à égalité quels que soient l’origine et l’établissement scolaire. En effet, j’observe souvent que certains membres de l’équipe éducative sont mal à l’aise pour y faire face et le simple dialogue que vous semblez privilégier est une exception. C’est la difficulté à comprendre la situation des élèves issus de l’immigration qui est en cause. La loi facilitera le dialogue et aidera à la compréhension mutuelle.


• Elle aura aussi un effet protecteur pour les jeunes filles qui voudront s’émanciper du voile et des autres interdits religieux ou culturels. Elles sont majoritaires à être laïques, qu’elles soient pratiquantes ou qu’elles refusent la religion et doivent être soutenues ou confortées dans leur démarche individuelle. C’est cela aussi la laïcité. Je peux témoigner de ce fait. Dès lors que j’avais décidé de vivre ma vie et de poursuivre des études malgré l’opposition de ma famille, c’est la loi contre la maltraitance qui m’a protégée, et non la bonne volonté supposée des personnels de l’Education ou de l’action sociale qui ont toujours soutenu mes frères par maladresse, par prudence ou par peur. Les médecins et les juges ont pu s’appuyer sur la loi pour me permettre de poursuivre mes études.


• Au plan politique, une loi se justifie par les forces en présence : les bonnes volontés individuelles ne suffisent pas à rivaliser avec les fondamentalistes organisés et décidés à voir la religion occuper un espace toujours plus grand. Les fondamentalistes savent qu’ils pourront toujours débouter les établissements qui refuseront d’accepter des jeunes voilées. Comme l’indique Henri PENA-RUIZ « les proviseurs et l’inspection renoncent souvent par avance parce qu’ils savent qu’ils seront déboutés par le tribunal administratif.»
Sur ce troisième point, il suffit de lire la déclaration du Conseil des Imams de France pour mesurer l’ampleur du défi. « Le voile est une obligation divine conforme à la nature humaine (...) la femme doit avoir toute sa liberté et sa responsabilité de s’y conformer ou non. »


Une loi qui dépasse déjà le cadre des jeunes filles voilées

On comprend que, dans le contexte de prosélytisme, de militantisme et dans le climat d’amalgame déjà cité, entre islam, arabité et apparence physique (toute personne ressemblant à une Arabe est soumise à ce principe et doit donc se justifier devant sa famille et son entourage), la loi concernera un public très large. La loi contribuera à la réflexion de toutes et tous sur leur identité et leur individualité. C’est ce que Catherine KINTZLER exprime très bien : « la force du principe laïc repose sur un profond individualisme : on protège l’individu contre sa propre « identité » qui pourrait l’enfermer. Contre le fameux droit à la différence, c’est le droit à être différent de sa différence, à n’être pas réduit à elle» .
Comment ne pas y être sensible lorsqu’on doit affronter les regards critiques et hostiles des pratiquants en période de ramadan pour peu qu’on mâche un chewing-gum et qu’on doit chaque fois préciser que comme son voisin plus « français d’apparence » on peut aimer les sandwichs au jambon et boire un verre de vin !
Au-delà des jeunes issus de l’immigration, cette loi concerne toutes les femmes et leur place dans la société. C’est si évident pour Elisabeth BADINTER («aujourd’hui, la laïcité est davantage perçue comme un moyen de protéger les femmes » ), pour Leïla BABES («défendre le voile au motif qu’il faut respecter la différence c’est faire injure aux millions de femmes qui vivent de par le monde sous le joug du despotisme, c’est faire injure à la France, pays des droits de l’homme et de l’égalité des sexes. » ). Alors pourquoi cela échappe-t-il à la FSU et à son Institut de recherches ?
Une loi qui répond aux objectifs de l’école encore peu préparée à aborder ces problèmes
La loi contribuera donc fortement à créer les conditions de la réussite des élèves. Au contraire, si « des jeunes femmes musulmanes peuvent se rendre à l’école voilées, il est évident que la pression augmentera sur les épaules de celles qui résistent à leur famille et ne veulent pas porter de voile. »
Par contre, les membres de votre « consortium » d’opposants à la loi ne semblent pas se rendre compte qu’en imaginant protéger quelques jeunes filles voilées (dont une bonne partie agit au nom des fondamentalistes), ils nuisent à des milliers de jeunes filles en quête d’émancipation.
Cher collègue, vous avez certainement quelques difficultés à mesurer le prix d’une loi pour toutes les femmes comme moi et pour toutes les jeunes filles qui fréquentent nos écoles parce que vous n’avez certainement pas souvent l’occasion de dialoguer réellement avec elles. Il est vrai que peu de femmes d’origine arabe figurent parmi les enseignantes, moins encore parmi les élus de la FSU si j’en juge par la composition des listes de candidats figurant page 14, 15 et 16 de votre rapport d’activité 2003 (sur environ 700 noms et prénoms, moins de 1% sont de consonance arabe et/ou musulmane, l’Académie de Créteil fait mieux : 6 sur 108 noms mais ils sont concentrés dans une seule des 4 listes). Cela ne correspond pas aux publics de l’Education !
On mesure à quel point les publics issus de l’immigration ne sont pas représentés dans notre milieu, comme dans la plupart des organisations de gauche d’ailleurs. Il me semble qu’il faudra hélas l’aiguillon de la droite pour s’y engager. Si cette loi peut aussi contribuer à libérer la parole, je la souhaite de tout cœur !


Une stratégie d’alliance ambiguë et improductive


Je me demande ce que signifie au fond la frilosité de la FSU à l’égard de la loi alors que notre préoccupation première est de faire réussir tous les enfants. J’en suis arrivée à redouter qu’il s’agisse précisément d’un substitut, traduisant une incapacité d’agir au plus près des publics concernés.
Les syndicats qui représentent les enseignants seraient-il tentés - tout comme l’a fait le pouvoir (Nicolas SARKOZY a fait alliance avec les fondamentalistes de l’UOIF au moment de la création du Conseil français du culte musulman) – par l’empathie, voire la sympathie avec les religieux dans le camp des opposants au gouvernement ? Si c’était le cas, cela ferait «1 partout dans la bêtise » !
Cette hypothèse est hélas crédible car il s’agit d’une position bien connue en matière de « confrontation » culturelle, religieuse ou sociale. Faute de pouvoir traiter les problèmes, on cherche des alliés parmi ceux qu’on considère étrangers. Nos livres d’histoire décrivent abondamment cette pratique. Ce fut celle des colons qui, dans l’incapacité à agir directement sur une population, ont toujours choisi des accords avec des représentants de communautés, ici les Baoulés, ailleurs les Kabyles, là-bas les Tutsis.
Quel serait ici le contenu de ce « consortium » des opposants à la loi avec les fondamentalistes : espérance d’un soutien électoral potentiel, espoir de contenir ou intégrer des débordements de révolte ou de violence , recherche de soutien de la religion pour éviter une dérive des valeurs morales ? Autre piste : s’occuper de ses petites voilées, les convaincre, leur parler, c’est un peu comme on s’occupe de ses pauvres. Visibles, identifiées, elles rassurent alors que toutes celles qui luttent dans le silence inquiètent par les problèmes gênants qu’elles risquent de soulever : ceux des causes de l’échec scolaire. Avoir ses pauvres évite d’être débordé par l’océan de pauvreté. Avoir ses "petites voilées" dispense de s’attaquer à l’injustice vécue par le grand nombre.
Tout cela ne mènera qu’à l’échec : échec pratique déjà évoqué (le nombre de cas se multipliera car les parents se sentiront encouragés et la bonne volonté individuelle ne suffira pas à endiguer le phénomène), échec social aussi mentionné (verdict d’échec pour la plupart des jeunes filles de milieu modeste qui cherchent à s’émanciper et ne trouveront aucun soutien dans l’institution scolaire), échec électoral enfin (la droite montrera que la gauche est incapable d’aborder les problèmes délicats avec courage : après la double peine, la participation de ministres issus de l’immigration) qui confirmera la déception des « beurs » à l’égard de la gauche.


La loi, une opportunité d’aller plus loin : aider les publics en difficulté

Le refus de légiférer, gage pour les fondamentalistes tels que Tariq RAMADAN ou Fouad ALAOUI, est une perte de temps qui risque de léser les jeunes en difficulté, y compris les filles d’immigrés, en butte au combat quotidien pour la dignité, l’égalité et l’accès au savoir. Il faut au contraire se rapprocher de ces jeunes en disant oui à la loi, en faisant des propositions d’amendement dictées par une volonté d’aller plus loin pour améliorer leurs chances de réussite.
Les objectifs sont pourtant simples : Faire passer le savoir avant l’obscurantisme, valoriser l’égalité et le respect de l’autre. Les actions à mener sont à imaginer mais je peux en suggérer deux qui me semblent prioritaires :

• Mener une campagne d’information auprès des jeunes pour les encourager à s’approprier les valeurs de la démocratie et les aider à s’affirmer en tant qu’individu et citoyen (dans leur différence et au-delà de ces différences.) L’obligation pour les mineures de porter le foulard doit par exemple être considérée et expliquée comme une maltraitance qui constitue une entrave à cet objectif,

• Démontrer que la laïcité favorise le respect et la connaissance des cultures, des différences et qu’elle est ainsi source d’apprentissage et d’ouverture. Il faut lutter dans nos établissements pour substituer aux anathèmes la connaissance mutuelle, au-delà des préjugés. La découverte des cultures de la Méditerranée et de l‘Orient est riche en enseignement et sera profitable aux différents publics de l’école pour réfléchir à leur place dans la société et pour élaborer leur propre projet.

Les enseignants ne manquent pas de moyens pour cela : les cours de géographie, d’histoire, de langues, de sciences etc. nourriront largement l’information et les réflexions des jeunes.
Encore faut-il se préoccuper des résultats des actions sur ces deux « fronts. » C’est pourquoi, je suggère que la FSU demande ou prenne l’initiative de la création d’un observatoire permettant de suivre et de mieux comprendre l’évolution des ghettos qu’Alain GRESH dénonce à juste titre comme une cause de tension entre « communautés » ainsi que la réussite des élèves issus de l’immigration et/ou de milieux défavorisés.
Et pourquoi ne pas inviter quelques femmes comme Leïla BABES, Gisèle HALIMI, Elisabeth BADINTER, Chahdortt DJAVANN ou Caroline FOUREST lors de vos prochaines réunions de l’Institut de recherches de la FSU ? Pourquoi ne pas leur soumettre ce projet ?

Bien cordialement,
Lila AMOURA
Professeure d’allemand

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