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WASSYLA
TAMZALI, avocate à Alger, ex-directrice du droit des femmes
à l'Unesco
La
peur de stigmatiser le christianisme n'a pas arrêté
la lutte des féministes dans leur combat pour la liberté
de disposer de son corps. La question du voile aura décidément
mis la France de gauche sens dessus dessous. Que des féministes
françaises aient souhaité s'exprimer sur le sujet,
quoi de plus normal ? Que nous, des féministes arabes,
espérions trouver sous leurs plumes unanimes une salutaire
remise des pendules à l'heure et un regard incrédule
sur l'amalgame religion et patriarcat, quoi de plus normal ? Depuis
de longues années, les pensées des féministes
françaises et des féministes du Sud que nous sommes
se croisent, et, sur les discriminations sexistes, nous avons
toujours eu globalement les mêmes démarches. Cela
confortait notre conviction que le féminisme était
universel, puisque, elles d'ici et nous de là-bas, nous
partagions des analyses, des colères et des buts identiques.
Enfin, pensions-nous, nos amies féministes, sur ce sujet
du voile qu'elles connaissent parfaitement, sauront tordre le
cou au relativisme culturel qui fleurit bizarrement jusque dans
les rangs de la gauche intellectuelle, dans les enceintes sacralisées,
comme la Ligue des droits de l'homme ! Eh bien non ! Il faudra
ajouter au voile une autre victoire, celle de diviser les féministes,
d'obscurcir le clair discours de ce mouvement français
par la bouche de certaines de ses plus vaillantes défenderesses
comme on a pu le lire dans le journal le Monde (1) et de rompre,
pour la première fois, les alliances anciennes et si nécessaires
entre elles et nous.
Que, pour cette frange intellectuelle, ce soit l'occasion de monter
au créneau de la France dominante, cela serait acceptable
si, dans le même mouvement, elle ne remettait pas en cause
les bases mêmes de notre combat. Il s'agit là d'un
dépassement que, nous les féministes du Sud, ne
pouvons passer sous silence.
J'ai un solide ressentiment à l'égard de la société
patriarcale judéo-chrétienne française qui
a oublié et qui continue à oublier les principes
qui nous font l'aimer malgré les histoires passées
: liberté, égalité, fraternité. C'est
sans doute vrai que bon nombre de positions antivoile ne sont
pas dictées par un attachement au principe de l'égalité
des sexes, et que pour une partie de l'opinion publique, il s'agirait
plutôt d'une posture ethnico-culturelle, judéo-chrétienne,
et dominante qui s'oppose à une autre posture ethnico-culturelle,
franco-musulmane, minoritaire celle-là. Il s'agit en effet
très peu de l'affirmation d'un principe qui est le nôtre
et d'une contribution au combat que nous menons depuis de longues
années. Et s'il en était ainsi, où serait
le mal ? Cela veut dire que la majorité en France est égalitariste
comme le monsieur Jourdain de Molière fait de la prose
; que les femmes voilées choquent le fonds culturel français.
Cela veut dire que l'opinion française a pris du recul
avec l'anticléricalisme originel - n'a-t-elle pas accepté
depuis longtemps les kippas à l'école ? - et exprime
là son refus de voir des jeunes filles couvrir leurs cheveux,
donnant ainsi une image violente et archaïque de la subordination
des femmes. N'est-ce pas pour cela que nous nous sommes battues,
pour que l'égalité des sexes soit non seulement
une loi mais une attitude sociale ?
Je suis aussi d'accord avec celles et ceux qui disent que ces
fragiles jeunes filles voilées ne mettent pas en péril
la maison France, qu'il faut garder son sang-froid et remettre
à leur place les intentions de certaines de ces filles,
comme celles qui veulent régler leur compte à des
parents juifs, kabyles et/ou convertis qui les avaient conçues
contre tous tabous religieux et ethniques, leur laissant en héritage
une liberté difficile à vivre aujourd'hui... Je
suis d'accord, les débats d'aujourd'hui cachent les discriminations
plus larges que ces jeunes filles d'origine maghrébine
subissent avec toute leur communauté. Je suis aussi d'accord
pour dire qu'il y a en France un racisme antimaghrébin.
Mais à partir de ce constat, accepter la pratique, maghrébine
ou pas, musulmane ou pas, de cacher ses cheveux, de ne pas se
faire soigner par un homme, de ne pas serrer la main des hommes,
c'est-à-dire accepter des pratiques de stricte ségrégation
sexiste, me semble être une mauvaise réponse à
un vrai problème. Refuser le voile ne signifie pas accepter
le racisme ! Mener la discussion de cette sorte est faire preuve
de mauvaise foi, la même mauvaise foi qui faisait réfuter
le féminisme dans mon pays comme appartenant au monde occidental,
monde qui commit les plus grands crimes dans nos pays, c'est vrai
! Les féministes étaient montrées comme les
alliées objectives des Occidentaux. Il en est de même
pour la démocratie, le «parti de la France».
J'ai trop souffert de cette mauvaise foi-là pour accepter
celle-ci, venant de féministes et de démocrates
! Et pas seulement moi, l'individu, ce qui serait déjà
une bonne raison de m'insurger, mais nous, les intellectuels des
pays du Sud, des pays non européens, qui luttons contre
l'utilisation de la culture, du ressentiment, de la haine antioccidentale
pour étouffer la démocratie et la liberté.
Nous luttons contre les régimes que l'on connaît,
et faut-il ajouter l'opposition de ceux qui devraient être
à nos côtés et à qui nous demandons
d'user de la même rigueur à notre égard qu'à
l'égard de leur société ?
Il faut revenir à plus de raison. Si le débat sur
le voile occulte le débat sur les discriminations racistes,
que dire alors de l'assujettissement des femmes qui disparaît
derrière le débat aberrant sur le droit ou pas de
se cacher les cheveux, d'enfermer un individu dans son corps érotique
? La pensée féministe n'a-t-elle pas débusqué
tout ce qui pourrait rattacher la femme à sa sexualité
reproductive et à son appartenance exclusive à la
tribu qui règle son sort ? Comment ici ne dira-t-elle pas
avec force que le voile est bien le symbole de cet asservissement
des femmes et que sa portée ne peut être altérée
par son utilisation frivole ou à contresens par certaines ?
Il ne faut pas stigmatiser l'islam. Je ne vais pas dire ici que
le voile n'a rien à voir, ou si peu, avec la religion.
Je fais partie de ces féministes arabes qui n'ont plus
de voix car elles se sont époumonées à démontrer
le poids terrible de la société patriarcale sur
la femme et le peu d'influence de la spiritualité islamique
sur les moeurs à ce sujet. Eh oui !
Je veux simplement rappeler que la peur de stigmatiser le christianisme
n'a pas arrêté la lutte des féministes, pour
la conquête essentielle du droit à l'avortement et
de la liberté de disposer de son corps. On touchait là
à un dogme beaucoup plus sérieux et avéré
que le voile dans l'islam. Alors, ce qui est bon pour une religion
ne l'est pas pour l'autre ? La gauche, une certaine gauche, les
féministes, certaines féministes, par leur attitude,
nous poussent à croire que ce qui touche à l'islam
est en dehors de la pensée. Peut-on dire que ce qui conduit
la pensée féministe en général n'est
pas bon pour ce qui concerne les femmes dites musulmanes ? Nous
avons déjà assez de mal comme ça pour que
des intellectuelles ajoutent leurs voix - et quelles voix ! -,
à ceux qui pensent avec Tariq Ramadan qu'il existe un genre
«femme musulmane»
Enfin, que penser du danger de la multiplication d'écoles
confessionnelles ? Des écoles rattachées à
l'islam et sous contrôle de l'Etat comme pour les autres
confessions seraient-elles plus condamnables que leurs semblables ?
Ne s'agit-il pas là aussi de la liberté ? Et puis,
des générations entières de petits Français
et Françaises d'origine et de pratique chrétienne,
devenus ensuite, pour le meilleur de la pensée française,
des réformateurs, des laïcs, des libres-penseurs...
des féministes, sont passées par des écoles
religieuses et ont fait leur révolution de l'intérieur.
Les filles musulmanes, alors, décideront d'enlever leur
voile qui deviendra, ce qu'il est réellement, le symbole
de l'oppression plutôt que de le porter comme un symbole
de résistance à la culture dominante.
(1) «Un voile sur les discriminations», signé
notamment par la sociologue
Françoise Gaspard (Le Monde du mercredi 17 décembre
2003)
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